L’instant même des tableaux d’une exposition

Si les pinceaux de Lilas Blano se sont épanouis tout aussi magiquement en 2016 qu’en janvier 2013, lors de sa dernière exposition à la Galerie Schortgen (1), c’est une toute autre ambiance qui nous y attend aujourd’hui. Mais si les atours dont elle pare les jeunes femmes qu’elle représente allient toujours à leur pittoresque chatoiement un souffle quelque peu désuet, je ne peux plus en appeler comme jadis aux périodes du french-cancan, des années folles ou des Trente glorieuses. Non, cette fois, c’est conjointement dans l’instant même et dans l’intemporalité que s’épanouit l’aimable gent féminine qui nous reçoit aux cimaises du 24, rue Beaumont. Je dis aimable, car si l’humour est toujours au rendez-vous, l’artiste a délaissé le mordant et la satire en faveur de la tendresse et d’un certain détachement. Après tout, semble-t-elle vouloir nous dire à travers les tableaux de cette exposition, l’air d’autres temps des femmes qu’elle dépeint n’affiche plus l’ironie, mais, riche d’un féminisme qui n’avait pas encore renoncé à sa féminité, plutôt l’admiration.

Trop âgé – en fait décédé en 1881 – pour créer une seconde version de ses « Tableaux d’une exposition », Modeste Moussorgski ne pourra hélas plus mettre en musique « L’Instant même », dont certaines des « actrices » pourraient être ses contemporaines, ou celles de George Sand, ou d’Isadora Duncan. Mais que dis-je ? Tout comme la fois passée, sûres d’elles, exubérantes, ou méditatives, toujours pétillantes de vie, elles affichent une extraordinaire assurance et affirment fièrement leur féminité délicieusement surannée. L’air de pouvoir être peintes n’importe quand depuis la mi-XIXème siècle, les scènes qu’elles composent sous les pinceaux de notre artiste sont effectivement autant d’instantanées qui se moquent du temps. Comment oser, en effet, plus que des approximations, si l’on veut inscrire les gais et chatoyants costumes des héroïnes de l’expo dans une époque quelconque entre le 2ème Empire et les Trente glorieuses ?

Ainsi que je l’ai déjà écrit précédemment, le style de dessin et de peinture de Lilas Blano peut certes être qualifié de « rétro » dans un sens très large du terme, c’est à dire « puisant dans la culture du passé ». Mais sans remonter cette fois jusqu’aux Trois Glorieuses (2), l’artiste flirte plutôt avec le 2ème Empire, la Belle Époque et les Années Folles (3), quitte à s’inspirer, pour le pittoresque de ses costumes, de l’Europe orientale et même du Proche Orient. Et les hommes là-dedans ? Oubliez-les une fois de plus, tout comme dans la précédente expo baptisée « Effleure de femme ». Plus fréquents, quoique minoritaires, il y a quelques années, les hommes sont absents de son iconographie. D’autre part, la manière dont l’artiste voit et représente ses consoeurs a encore évolué...

Aujourd’hui, dans cette quatrième exposition à la galerie Schortgen, elle met à jour une douceur accrue dans les attitudes et expressions de cette gent féminine dont elle peignait naguère avec humour et pas mal d’ironie l’esprit rebelle. Certes, l’humour reste largement présent. Des tableaux comme « Des capes et des pieds », représentant deux jeunes femmes avec un petit air mousquetaire et faisant allusion aux romans « de cape et d’épée » des Dumas, Zévaco ou autres Féval en témoignent. Cependant, ainsi que je le constatai déjà précédemment, la douceur gagne du terrain sur une certaine angulosité. Jadis plutôt cousine de la peinture moqueuse, voire satirique, des Toulouse-Lautrec, Giovanni Maranghi ou Marlis Albrecht, elle se rapproche aujourd’hui plutôt de l’amabilité facétieuse et taquine d’un Roland Schauls. Mais toute comparaison boîte. Schauls préfère évoluer dans le statisme expressionniste d’un Joseph Kutter dont la force des personnages reste potentielle et comme refreinée, lorsque l’énergie des héroïnes de Lilas Blano tend à exploser aux yeux du spectateur. Lilas Blano dépasse et dynamise les expressions et la gestuelle de ses personnages par le mouvement et dépeint souvent une pugnacité latente.

Cette force, elle l’obtient avant tout par le dessin, ce qui lui fait aussi dire : « Le dessin est essentiel dans ma vie, il s’impose à moi et je ne peux l’ignorer ». Plus personnel encore et moins proche de Toulouse-Lautrec, donc plus moderne et moins parodique que jadis, son graphisme n’en marque pas moins la forte dynamique de son style. Celui-ci se voit ainsi rehaussé et adouci par une riche peinture à l’huile où diverses nuances de vert chartreuse, vert mousse et vert canard font contrappunto à une large gamme de rouges brique, sang de boeuf et rouille. La combinaison semble risquée, mais est étonnamment réussie. Sa palette est, bien entendu, plus vaste que ça et valorise ses sujets devant des plans moyens ou arrière-plans (fonds) souvent rose chair clair, pêche clair ou coquille d’oeuf, mais aussi bleu acier très clair ou turquoise pâle. Moins incisive que son trait, sa palette privilégie le pastel et apporte densité et douceur au graphisme marqué. Un très bel exemple est constitué par « La Véronique sur chaise bleu canard » qui s’épanouit en une richesse chromatique aussi pittoresque qu’harmonieuse. Nous découvrons également dans ce tableau, tout comme dans « Les cousines germaines » et quelques autres, des yeux au regard d’une profondeur et d’une intensité que l’on aimerait voir plus souvent sur ses visages.

Française d’origine circassienne, Lilas Blano est née en Syrie en 1965 et a étudié aux Beaux-arts de Reims. Encore étudiante, elle remporte le premier prix pour la bouteille de Champagne de collection BSN. (4) Diplômée, elle se consacre à la publicité et réalise logos et affiches. En 1991, elle rejoint à Londres les studios d’animation Amblimation de Steven Spielberg sur le film Les 4 dinosaures et le cirque magique. À partir de 1993 l’artiste dévoile pleinement son talent de peintre. Trois années durant, elle se consacre à la découverte des secrets de la peinture à l’huile et réalise grand nombre d’oeuvres. Puis, durant sa période montpelliéraine, elle peint la vie extérieure de la cité, les allées et venues du quidam. Après un dernier détour par les studios d’animation londoniens Warner Bros pour les films Space Jam en 1996 et Excalibur, l’épée magique en 1997, ainsi qu’en 2000 au Luxembourg pour Tristan et Iseult, elle se consacre pleinement à la peinture. Les expositions se suivent dès lors dans toute la France, aux USA et au Luxembourg, où Jean-Paul Schortgen expose ses oeuvres notamment en 2007 et 2013 rue Beaumont et en 2011 au Parc merveilleux de Bettembourg.

Lilas Blano va à l’essentiel et essaie de représenter l’éternel féminin dans son entièreté, tant intérieure qu’extérieure, du moins pour autant qu’elle parvient à l’appréhender. Elle dessine et peint ses personnages sans concessions, mais avec une sorte de connivence, où l’humour n’empêche pas l’amour, ni la lucidité la passion. Mais quelles sont les étapes de leur naissance ? Sa réponse, lapidaire : « Grâce à ma baguette de bois brûlé, je les entrevois. Puis avec des pigments et de l’huile, je les fixe ». Tout à la fois magique et sibyllin !

Giulio-Enrico Pisani

*** 1) Galerie Schortgen, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre. Exposition Lilas Blano, de mardi à samedi de 10h30 à 12h30 et de 13h30 à 18h jusqu’au 5 novembre.

2) 27, 28 et 29 juillet 1830

3) Années 1920. Aussi « Golden Twenties », « Happy Twenties », « Goldene Zwanziger »…

4) Acronyme de Boussois-Souchon-Neuvesel, groupe verrier puis agro-alimentaire.

 jeudi 20 octobre 2016

 

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